Moins Femme que Lionne

9 Jan

Il court un grave péril ; depuis quelques mois déjà, la peur, ce poison sournois, s’infiltre  insidieusement dans ses veines, lui empoisonne le sang à doses savamment inoculées, fige ses membres dans une torpeur incrédule, imprègne son air d’une moiteur nauséabonde. Un danger le guette, un ennemi beaucoup plus puissant que  n’importe lequel de ceux qu’il a jusqu’ici, affrontés et écrasés sans pitié. Cet adversaire  possède des armes redoutables dont on dit qu’elles crachent du feu et qu’elles peuvent dévorer tout un village en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Pour une fois, l’Empire de Dahomey ressent la terreur de la proie, et non l’ivresse du conquérant. Et il pue la sueur, et il en tremble de frayeur. Une partie de lui ricane devant la couardise de l’autre. Car, clame-t-elle,  Quand a-t-on vu un éléphant avaler une aiguille, si petite soit-elle ? A-t-on oublié les ancêtres et les dieux, ces vodun qui protègent Dahomey depuis des générations ? Pourquoi leur offre-t-on  chaque matin gâteaux de maïs et huile de palme si c’est pour trembler devant l’homme blanc ? Et  que fait-on de son armée de fiers guerriers, dont on ne compte même plus les campagnes victorieuses ? Gbéhanzin, son souverain, n’inspire donc plus aucune confiance ? Et, quand bien même aurait-on été frappés d’amnésie collective, comment pourrait-on oublier les Mino, ces Amazones, moins femmes que lionnes, entraînées à éliminer sans aucun état-d ‘âme tout ce qui se place importunément en travers du chemin de Dahomey?

D’ailleurs, depuis que les rumeurs de guerre se précisent, ces guerrières se préparent sans relâche au combat. Aujourd’hui comme les autres jours, une légère cotonnade enserre leur taille. Libre, leur torse sombre luit sous le soleil brûlant de cette fin d’après-midi, tandis que dans leurs yeux, brille un éclat métallique, presque maléfique. Au fil des jours, les exercices se font de plus en plus intensifs ; il n’est plus seulement question de se rouler dans des tas de ronces, ou de courir sur des braises incandescentes. Aujourd’hui, chaque Amazone s’entraîne à combattre un taureau, corps à corps, dans une lutte sans merci. A tour de rôle, justes armées de sabres et d’amulettes, les Mino se frottent avec hargne à l’animal, stoïques devant ses ruées, étirant dédaigneusement les lèvres chaque fois que ses cornes et ses crocs lacèrent violemment leur chair, faisant gicler leur sang, en prélude au but suprême de leurs vies : mourir pour que vive Dahomey. Le sifflement de la meneuse de troupe marque la fin des épreuves. Les guerrières se rassemblent, et, en file indienne, se dirigent en silence vers leur camp.

Après un bain et un repas sommaire, boules d’Akassa et carpes grillées, elles regagnent leurs dortoirs où la plupart, harassées, s’assoupissent aussitôt sur leurs couchettes en raphia tressé. Sènami, elle, peine à trouver le sommeil.  Echappant à sa vigilance, 02 larmes furtives roulent sur ses joues.  Les premières en 04 ans. Depuis ce jour où, adolescente, elle a quitté définitivement sa famille pour être enrôlée dans le corps des Amazones. Les yeux de son père brillant de fierté, ceux de sa mère de détresse, le mélange des deux sentiments affolant son propre cœur. La rencontre avec Mahounan, Sèlomè, et toutes les autres. Choisies pour leur force et leur vaillance, éduquées dans le culte du roi et de Dahomey, renonçant à toute famille, passée ou à venir, se vouant corps et âme à l’armée des Mino, apprenant, jour après jour, à mépriser la mort. Elle revoit ses premières guerres, l’adrénaline, la rage, les vies arrachées, la mort frôlée, chaque fois de plus près, une fois évitée in extremis par l’intervention de Mahounan. A qui elle voue une gratitude et une affection sans bornes depuis cet épisode. Elle se revoit tirée du sommeil une nuit, par des reniflements.

*

Avec délicatesse, elle avait touché l’épaule de sa voisine:

–          Mahounan ? Tu pleures ?

Entre larmes et murmures, son amie lui avait raconté l’impensable pour une Amazone, déclenchant sa stupeur : elle était amoureuse . Sènami avait écouté son histoire, aussi perplexe qu ’ avide d’en savoir plus sur ces choses taboues:

–          Il s’appelle Sossa. C’est le fils d’un des prêtres vodun d’Abomey. Sènami, je te jure, je ne voulais pas. Je ne sais même pas comment c’est arrivé, je sais juste que mon sang bouillonne au moindre de ses regards, et que je ne veux pas que ça s’arrête ! Sènami, je te jure, ma sœur, je ne voulais pas, ne me méprise pas. C’est que…

–          Mais Mahounan, on ne peut pas…

–          Je sais, je sais, je sais, jamais, tu m’entends, jamais  je ne renierai le serment des Mino, jamais Sossa, ni personne d’autre, ne visitera mon intimité, mais rien que de fermer les yeux  en pensant à lui, Sènami, tu ne peux pas savoir ce que ça fait…

–          Il t’aime, lui aussi ?

–          Oui. On ne s’est jamais parlé, c’est pratiquement impossible, tu sais bien ! Mais je le sais, à sa manière de me regarder, ou même de ne pas me regarder, ces choses-là s’entendent dans les non-dits, tu sais…ne me méprise pas, je t’en supplie, et ne le répète pas, jure, Sènami, jure que tu ne diras rien, tout sauf vivre cet opprobre…

Sènami avait juré. Ce soir-là, elle s’était endormie, troublée par cet interdit dont Mahounan disait qu’il vous remuait le cœur et vous embrasait les reins.  Au cours de l’année suivante, Sènami avait pu intercepter à plusieurs reprises des regards d’abord furtifs, puis de plus en plus appuyés entre Mahounan et Sossa…

*

Et puis il y a ces nuits où son amie disparaît lorsqu’elle croit tout le monde endormi, pour ne rentrer qu’au jour naissant…Sènami sait que le rubicond est franchi, et d’un pas plutôt allègre, à en juger la mine radieuse qu’arbore désormais Mahounan.

Depuis des semaines, elle se croit écartelée entre son amitié pour elle et sa passion dévorante pour Dahomey…les larmes qui lui échappent ce soir lui disent clairement ce qu’elle sait avec certitude sans l’accepter : Il n’y a aucun choix à faire ; elle n’a pas de sang, c’est Dahomey qui irrigue ses veines, rien, personne ne rivalisera jamais avec Dahomey,  elle a toujours su qu’elle éliminerait farouchement tout obstacle qui se dresserait sur le chemin de Dahomey…et Mahounan, en violant le serment de virginité des Amazones, risque, en cette période extrêmement trouble, de leur couter une part importante de leur puissance, celle qu’aucun entraînement ne pourra jamais leur apporter, celle que les Mino  tirent des vodun.

A tâtons, elle se saisit du petit glaive dissimulé sous son lit, se penche sur Mahounan, le brandit au-dessus de sa tête…Oui, Sènami a toujours su qu’elle écarterait sans ambages  tout obstacle à la grandeur de Dahomey ; ce qu’elle n’a jamais envisagé, c’est la souffrance qui lui broie le cœur au moment où elle plante, d’un geste sec,  le glaive dans la poitrine de son amie endormie.

RUPTURE, ETCETERA (3)

2 Jan

Palpitations, souffle court, pupilles dilatées, sourire béat…c’est l’instant fatidique  que j’attends depuis des mois, l’heure de vérité : Gustavo se décide enfin à révéler à Helena les machinations de cette peste de Socorro pour la séparer d’Eduardo-Carlos … Merde ! Mais c’est qui l’abruti qui choisit un moment pareil pour téléphoner ?  Un coup d’œil à l’écran de  mon portable, et mon humeur opère un virage à  180°… Ryan ? Qu’est-ce-qu’il me veut, celui-là ? Là, je n’ai pas assez de mon cœur, c’est tout mon corps qui se met à battre la chamade. Attend, qu’est-ce-qu’il veut ? Mmmmh, si ça se trouve, je n’ai pas rêvé les regards un peu trop appuyés qu’il me lançait parfois, même quand il était avec Virginie…mais comment elle va prendre ça ? Parce que je ne suis pas sûre de refuser, s’il me fait une proposition…mignon produit, jolie petite voiture, bon boulot, l’amitié c’est bien beau, mais je suis désolée, mais on n’est pas dans le monde des Bisounours… Je prends ma voix très sérieuse, un peu froide, il parait que ça les émoustille, les mecs, quand une fille fait sa ténébreuse.

–          Allô ?

–          Allô ? Bonjour Emy…c’est Ryan

–          …

–          Allô…Allô, tu es là ?

–          Je t’écoute ?

–          Ecoute, on pourrait se voir ce soir ? J’ai besoin de te parler d’un truc assez important.

–          Ce soir ? J’ai déjà un programme…disons, demain peut-être ?

–          Ok, ok, super…je passe te prendre à 19H00 ?

Je réfléchis rapidement que je pourrai suivre la redif de mon feuilleton le lendemain à midi, et j’acquiesce. Et puis non, pas la peine qu’il se déplace,  trop de commères dans le coin, je préfère le retrouver chez lui. Il faut que je trouve quelque chose de mignon à me mettre, mais pas un truc too much. Je suis en pleine exploration de mon placard quand mon gringalet de copain se pointe.

–          Tu as préparé quoi aujourd’hui ? J’ai trop envie de chicoter une bonne sauce aubergine, là!

« Chicoter une bonne sauce aubergine »…Je me retiens à grand-peine de pousser un gros soupir, en me demandant quelle faute j’ai bien pu commettre pour mériter ça… De toutes les façons, si tout se passe bien, ce looser et ses maudites sauces feront bientôt partie, en ce qui me concerne,  du Paléolithique.

Le lendemain, je rejoins comme prévu Ryan, qui m’entraîne vers un bistrot de son quartier. Il a mauvaise mine, Ryan…des cernes le vieillissent, et lui donnent un air fatigué. A peine a-t-on passé nos commandes qu’il va droit au but, sans s’embarrasser de salamalecs :

–          Ta copine, elle m’a vite remplacée, c’est bien ça ! Je me serais attendu à ça de la part de n’importe qui, mais Vi…il faut croire qu’on ne connaît jamais assez les gens…

C’est bête, mais la première chose qui me traverse l’esprit, c’est que j’en ai encore pour longtemps des soirées « télénovelas et sauce aubergine ». Puis, une chaleur que j’identifie très vite m’emplit de la tête au pied, je me sens si ridicule d’avoir pu penser que…Oh, et puis de toutes les façons, je ne serais jamais sortie avec l’ex d’une copine, quand même ! Je suis très à cheval sur certains principes, moi… Par amitié pour elle, et peut-être aussi un tout petit peu par mauvaise conscience, je réplique, acerbe :

–          Attend, tu parles de quoi là ? C’est toi qui l’as larguée du jour au lendemain, c’est bien toi qui l’as brisée, c’est quand même gonflé d’essayer d’inverser les rôles ! Et puis elle ne sort avec personne ; avec Didier, si c’est de lui que tu parles, ils sont juste amis !

A l’instant où je prononce ces mots, je me rends compte que je viens de tomber dans le panneau. C’est vieux comme le monde, prêcher le faux pour avoir le vrai. Enervée devant son petit air satisfait, j’ajoute :

–          … C’est vrai d’un autre côté qu’ils se sont beaucoup rapprochés depuis l’autre soirée, tu sais ce que c’est, elle traversait une période difficile, il a été là pour elle…Oh, et puis, tu ne t’imaginais quand même pas qu’une fille comme Vi allait passer sa vie à pleurer sur toi, quand même ??? Tu as fait un choix, il faut l’assumer, Ryan ! Tu ne m’as jamais vraiment expliquée comme ça a commencé avec ta Kady, au fait ?

Il me regarde avec l’air piteux d’un enfant pris en faute :

–          Elle est sénégalaise, tu sais…

Allons bon ! Comme si ça expliquait tout !

–          Non, je ne sais pas… ?

Il se saisit de son verre pour se donner une contenance :

–          Si,  tu sais bien, ces femmes-là savent très bien ce qu’elles veulent…et elles ne lésinent sur rien quand elles veulent un homme…moi, tu sais à quel point je tenais à Vi, je n’ai même pas compris ce qui m’a pris, c’est suspect…

De mieux en mieux. C’est la faute aux cauris, maintenant. Ulcérée par tant de mauvaise foi, je l’interromps un peu brusquement :

–          Qu’est-ce-que tu attends de moi, Ryan ?

Il hésite quelques secondes, puis se lance :

–          Interviens auprès d’elle pour moi, Emy. Moi, j’ai bien essayé, mais elle ne prend pas mes coups de fil, ne répond pas à mes mails, refuse de me voir. Pourtant, l’autre soir, j’ai bien senti qu’il y avait encore quelque chose…je suis sûr que c’est ce type-là, qui essaie de la monter contre moi pour prendre ma place…

Son Ego de mâle. C’est donc ça? Je décide de me rassurer :

–          Si tu veux revenir, je suppose que tu as rompu avec l’autre ?

–          Euh…non, je veux dire, oui, bien sûr que je vais le faire dès que ce sera réglé, avec Virginie.

Là, j’ai ma dose. Je me lève et lui plaque 02 bises sur les joues :

–          Tu sais quoi ? Je vais voir ce que je peux faire. Je ne te promets rien!

–          Merci, merci, merci beaucoup, Emy ! Je te revaudrai ça, tu es un ange !

Ce soir-là, ma matière grise vire au foncé, mes neurones s’activent tellement qu’elles finissent par prendre feu. Didier est éperdument amoureux de Vi, je le sais, il me l’a avoué récemment. Mon amie quant à elle, retrouve peu à peu son équilibre grâce à lui, un peu comme si elle sortait d’un long tunnel…certes, un mois d’amitié amoureuse n’a pas guéri Vi de son addiction à son ex, mais j’ai un sixième sens pour ces choses-là, un peu encore, et je suis sûre qu’elle finira par l’oublier définitivement. En plus, avec ce qu’il lui a fait…mais qui je suis, moi, pour décider pour elle ?

02 jours plus tard, j’ai rendez-vous avec VI. En franchissant la porte de son appart, je suis tout de suite saisie par la différence d’avec ma dernière visite…

–          Surprise !!ça te plait ? J’ai mis une semaine à refaire toute la déco. Faut dire que je ne suis pas fâchée du résultat !

Et elle a raison. Par petites touches _ housse de canapé, coussins multicolores, nouveaux rideaux, luminaires, bougies parfumé, une ou deux toiles _  et en déplaçant les meubles, elle a transformé sa maison en un endroit confortable et très douillet. Un détail me frappe :

–          Tout ce rouge…une fois en cours de dessin, le prof a dit que le rouge, c’est la couleur de l’amour passion…en même temps, remarque, moi je dis ça, je dis rien…

Vi saisit l’allusion et se contente de rire. Il y avait bien longtemps que je ne l’avais pas vue si rayonnante. Elle porte un short blanc et un tee-shirt de la même couleur, a les cheveux ramenés en queue de cheval, zéro maquillage et une bonne humeur rafraichissante.

–          Tout ça, c’est grâce à Didier, tu sais…il est vraiment adorable, ton cousin. Il est…présent, il m’écoute, on parle beaucoup…et tout ça me fait un bien fou, c’est un ami génial…

–          Même moi, je suis une amie géniale, tu sais très bien qu’il n’y a pas que ça, Vi…

Elle soupire :

–          Oui, je sais. Et c’est incroyable comme je suis bien avec lui, si tu savais… Mais c’est que  je n’arrive pas à envisager être avec quelqu’un d’autre que Ryan, Emy. Et même si Didier est loin de me laisser de glace (pour tout t’avouer, sa gentillesse me fait même fondre), je ne suis pas sûre que ça suffise, que ça fonctionne…je vois bien qu’il en souffre, mais qu’est-ce-que j’y peux ? Ryan m’obsède…

–          Justement ! C’est ça le problème ! Tu fais une fixation sur ce type ! Tu poursuis un rêve, ma belle, d’une illusion…Ecoute, je ne voulais pas t’en parler, mais je l’ai vu il y a quelques jours…il…il a dit qu’il était content que tu aies réussi à tourner la page, et qu’il essayait de te joindre pour te le dire de vive voix, et pour que vous restiez amis. Il a aussi dit qu’il comptait bientôt concrétiser les choses avec Kady, se présenter à ses parents, et tout le tralala…

En voyant son air soudain défait, la culpabilité, comme une morsure, me broie la gorge. Mais la pensée que je lui évite une nouvelle déception  avec son ex  me rassérène. J’en suis persuadée, Didier saura la rendre heureuse pour peu qu’elle lui donne sa chance…il ne me reste plus qu’à faire à Ryan le compte-rendu de cette conversation… à ma façon, bien entendu!

FINCouple happy

MOINS FEMME QUE LIONNE

2 Jan

Amazone1  Il court un grave péril ; depuis quelques mois déjà, la peur, ce poison sournois, s’infiltre  insidieusement dans ses veines, lui empoisonne le sang à doses savamment inoculées, fige ses membres dans une torpeur incrédule, imprègne son air d’une moiteur nauséabonde. Un danger le guette, un ennemi beaucoup plus puissant que  n’importe lequel de ceux qu’il a jusqu’ici, affrontés et écrasés sans pitié. Cet adversaire  possède des armes redoutables dont on dit qu’elles crachent du feu et qu’elles peuvent dévorer tout un village en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Pour une fois, l’Empire de Dahomey ressent la terreur de la proie, et non l’ivresse du conquérant. Et il pue la sueur, et il en tremble de frayeur. Une partie de lui ricane devant la couardise de l’autre. Car, clame-t-elle,  Quand a-t-on vu un éléphant avaler une aiguille, si petite soit-elle ? A-t-on oublié les ancêtres et les dieux, ces vodun qui protègent Dahomey depuis des générations ? Pourquoi leur offre-t-on  chaque matin gâteaux de maïs et huile de palme si c’est pour trembler devant l’homme blanc ? Et  que fait-on de son armée de fiers guerriers, dont on ne compte même plus les campagnes victorieuses ? Gbéhanzin, son souverain, n’inspire donc plus aucune confiance ? Et, quand bien même aurait-on été frappés d’amnésie collective, comment pourrait-on oublier les Mino, ces Amazones, moins femmes que lionnes, entraînées à éliminer sans aucun état-d ‘âme tout ce qui se place importunément en travers du chemin de Dahomey?

D’ailleurs, depuis que les rumeurs de guerre se précisent, ces guerrières se préparent sans relâche au combat. Aujourd’hui comme les autres jours, une légère cotonnade enserre leur taille. Libre, leur torse sombre luit sous le soleil brûlant de cette fin d’après-midi, tandis que dans leurs yeux, brille un éclat métallique, presque maléfique. Au fil des jours, les exercices se font de plus en plus intensifs ; il n’est plus seulement question de se rouler dans des tas de ronces, ou de courir sur des braises incandescentes. Aujourd’hui, chaque Amazone s’entraîne à combattre un taureau, corps à corps, dans une lutte sans merci. A tour de rôle, justes armées de sabres et d’amulettes, les Mino se frottent avec hargne à l’animal, stoïques devant ses ruées, étirant dédaigneusement les lèvres chaque fois que ses cornes et ses crocs lacèrent violemment leur chair, faisant gicler leur sang, en prélude au but suprême de leurs vies : mourir pour que vive Dahomey. Le sifflement de la meneuse de troupe marque la fin des épreuves. Les guerrières se rassemblent, et, en file indienne, se dirigent en silence vers leur camp.

Après un bain et un repas sommaire, boules d’Akassa et carpes grillées, elles regagnent leurs dortoirs où la plupart, harassées, s’assoupissent aussitôt sur leurs couchettes en raphia tressé. Sènami, elle, peine à trouver le sommeil.  Echappant à sa vigilance, 02 larmes furtives roulent sur ses joues.  Les premières en 04 ans. Depuis ce jour où, adolescente, elle a quitté définitivement sa famille pour être enrôlée dans le corps des Amazones. Les yeux de son père brillant de fierté, ceux de sa mère de détresse, le mélange des deux sentiments affolant son propre cœur. La rencontre avec Mahounan, Sèlomè, et toutes les autres. Choisies pour leur force et leur vaillance, éduquées dans le culte du roi et de Dahomey, renonçant à toute famille, passée ou à venir, se vouant corps et âme à l’armée des Mino, apprenant, jour après jour, à mépriser la mort. Elle revoit ses premières guerres, l’adrénaline, la rage, les vies arrachées, la mort frôlée, chaque fois de plus près, une fois évitée in extremis par l’intervention de Mahounan. A qui elle voue une gratitude et une affection sans bornes depuis cet épisode. Elle se revoit tirée du sommeil une nuit, par des reniflements.

*

Avec délicatesse, elle avait touché l’épaule de sa voisine:

–          Mahounan ? Tu pleures ?

Entre larmes et murmures, son amie lui avait raconté l’impensable pour une Amazone, déclenchant sa stupeur : elle était amoureuse . Sènami avait écouté son histoire, aussi perplexe qu ’ avide d’en savoir plus sur ces choses taboues:

–          Il s’appelle Sossa. C’est le fils d’un des prêtres vodun d’Abomey. Sènami, je te jure, je ne voulais pas. Je ne sais même pas comment c’est arrivé, je sais juste que mon sang bouillonne au moindre de ses regards, et que je ne veux pas que ça s’arrête ! Sènami, je te jure, ma sœur, je ne voulais pas, ne me méprise pas. C’est que…

–          Mais Mahounan, on ne peut pas…

–          Je sais, je sais, je sais, jamais, tu m’entends, jamais  je ne renierai le serment des Mino, jamais Sossa, ni personne d’autre, ne visitera mon intimité, mais rien que de fermer les yeux  en pensant à lui, Sènami, tu ne peux pas savoir ce que ça fait…

–          Il t’aime, lui aussi ?

–          Oui. On ne s’est jamais parlé, c’est pratiquement impossible, tu sais bien ! Mais je le sais, à sa manière de me regarder, ou même de ne pas me regarder, ces choses-là s’entendent dans les non-dits, tu sais…ne me méprise pas, je t’en supplie, et ne le répète pas, jure, Sènami, jure que tu ne diras rien, tout sauf vivre cet opprobre…

Sènami avait juré. Ce soir-là, elle s’était endormie, troublée par cet interdit dont Mahounan disait qu’il vous remuait le cœur et vous embrasait les reins.  Au cours de l’année suivante, Sènami avait pu intercepter à plusieurs reprises des regards d’abord furtifs, puis de plus en plus appuyés entre Mahounan et Sossa…

*

Et puis il y a ces nuits où son amie disparaît lorsqu’elle croit tout le monde endormi, pour ne rentrer qu’au jour naissant…Sènami sait que le rubicond est franchi, et d’un pas plutôt allègre, à en juger la mine radieuse qu’arbore désormais Mahounan.

Depuis des semaines, elle se croit écartelée entre son amitié pour elle et sa passion dévorante pour Dahomey…les larmes qui lui échappent ce soir lui disent clairement ce qu’elle sait avec certitude sans l’accepter : Il n’y a aucun choix à faire ; elle n’a pas de sang, c’est Dahomey qui irrigue ses veines, rien, personne ne rivalisera jamais avec Dahomey,  elle a toujours su qu’elle éliminerait farouchement tout obstacle qui se dresserait sur le chemin de Dahomey…et Mahounan, en violant le serment de virginité des Amazones, risque, en cette période extrêmement trouble, de leur couter une part importante de leur puissance, celle qu’aucun entraînement ne pourra jamais leur apporter, celle que les Mino  tirent des vodun.

A tâtons, elle se saisit du petit glaive dissimulé sous son lit, se penche sur Mahounan, le brandit au-dessus de sa tête…Oui, Sènami a toujours su qu’elle écarterait sans ambages  tout obstacle à la grandeur de Dahomey ; ce qu’elle n’a jamais envisagé, c’est la souffrance qui lui broie le cœur au moment où elle plante, d’un geste sec,  le glaive dans la poitrine de son amie endormie.

BOB

2 Jan

« Won’t you help to sing these songs of freedom cause all I ever have, redemption songs, redemption songs»…oui, c’était exactement ça, il s’en souvenait parfaitement. Allongé sur le lit ridiculement petit  de sa mansarde d’étudiant, il pressait frénétiquement  le bouton « reverse » de la petite radio cassette juste pour entendre Bob le répéter encore et encore. C’était obsessionnel, il en était venu à détester toutes les parties de la chanson qui ne ressassaient pas à l’écœurement« Won’t you help to sing these songs of freedom  cause all I ever have, redemption songs, redemption songs».

A force, ses potes avaient momentanément déserté sa chambre :

« On n’a rien contre Bob Marley, mais les tubes, tu sais, c’est comme la bière. Un peu, tu planes, en overdose, ça saoûle ».

Il cachait alors derrière un sourire  faussement condescendant toute sa frustration d’être le seul à saisir la transcendance de cette musique absolument parfaite.

Un dimanche après-midi, alors qu’il était en pleine cogitation sur l’excuse qu’il allait bien pouvoir fournir pour échapper au TD d’algèbre du lendemain, son pote Karim s’était pointé avec sa cousine, une fille noiraude, plutôt quelconque, qui s’efforçait de dissimuler ses rares atouts féminins derrière une paire de jeans et un T-shirt plus grands qu’elle.  Et pendant qu’il discutait avec son ami, quand Bobby s’apprêtait à dire « Emancipate yourselves… », il avait entendu le bruit si familier du retour de la bande audio, et en voyant  cette fille même pas belle, la tête renversée en arrière, marquer le rythme en claquant des doigts, il avait compris qu’il ne s’en séparerait pas avant longtemps. Comme souvent, longtemps était trop vite arrivé.

Lorsqu’ on lui avait annoncé l’accident, puis la mort de celle qui partageait sa vie depuis 8 ans, il s’était écroulé. Parce que ça, il ne l’avait pas envisagé. Jamais. Parce qu’être avec elle était une évidence. Parce qu’être sans elle n’avait aucun sens. Parce que Dieu ne pouvait pas ne pas en tenir compte. Il avait assisté aux services funèbres, un peu étonné que cette souffrance ne le tue pas sur place. Il en avait conclu qu’elle reviendrait, que tout le monde s’apercevrait de cette erreur monumentale qu’on appelait sa mort. Elle n’était pas revenue.

Et il était resté. Seconde après seconde. Larme après larme. Minute après minute. Il était resté quand même, puisant sa ration quotidienne de force dans les yeux que l’amour de sa vie avait légués à leur fils.

Le temps avait passé ; il s’était résolu à affronter la réalité, impudente et nue : son histoire n’avait rien d’unique, sa douleur rien d’inouï, c’était une perte comme des centaines de millions d’autres personnes en vivaient chaque jour, et comme elles, il s’en remettait peu à peu, le souvenir de sa femme se voilant d’une triste douceur à mesure qu’il perdait en intensité.

Tant bien que mal, il avait élevé leur fils.  Leur fils, un brave petit gars. Qui avait les yeux et le sourire de sa mère. Il y avait bien eu quelques femmes, certaines avaient même tenté en vain de faire leur nid, de franchir la forteresse que la complicité des 02 hommes avait bâtie au fil du temps. A leur façon, ils étaient 02 naufragés, chacun ayant conscience de s’accrocher à l’autre comme on le ferait à une bouée… Alors, pourquoi ?

Son fils savait que sans lui, il se noierait à coup sûr ; alors pourquoi avait-il volontairement rompu leur pacte, 15 ans après? Comme pour les 9 999 dernières fois où il était parvenu à ce stade de ces pensées, la scène lui revint, le laissant sans ressources, comme à un procès dont il serait à la fois la victime, l’accusé, l’avocat, le juge et le public.

Il ne lisait jamais les faits divers. Sauf ce soir-là. Un titre avait attiré son attention.

«  IL ESSAYAIT DE SE JETER DU PONT DE LA REPUBLIQUE A 17H30. LE QUIDAM EN EST EMPECHE IN EXTREMIS PAR LES BADAUDS ».

Il ne riait jamais de la misère des autres. Sauf ce soir-là. Un peu comme on rit parfois des faits divers les plus macabres dans une tentative piteuse de relativiser l’horreur, de s’auto-convaincre que ces choses-là peuvent arriver, oui, mais sûrement pas à nous.

Il avait ri, puis avait dit ce qui sonnait maintenant à son esprit comme une sentence de mort: « Tu m’étonnes qu’il en a été empêché ! S’il voulait vraiment se tuer, il n’y serait pas allé à une heure de pointe, le bouffon !  »

A cet instant précis, leurs regards s’étaient croisés, et il avait cru voir une ombre, furtive, voiler celui de son garçon. Mais très vite, trop vite, il avait joint son rire au sien, un rire un peu plus aigu qu’à l’ordinaire, mais qui l’avait rassuré de la part de son fils si taciturne ces dernières semaines…

Les fossoyeurs recouvraient le cercueil des dernières pelletées de terre. Dans la petite assemblée, les reniflements s’intensifièrent. Lui ne pleurait pas. Il était trop perplexe. Et puis ça ne servirait à rien. Il revivait l’histoire en boucle, se posait les mêmes questions, il avait besoin de réponses. Il savait, sans l’accepter, qu’il ne les connaîtrait jamais, et avoir conscience qu’elles ne lui serviraient de toutes les façons à rien, ne changeait rien au fait qu’il en avait cruellement besoin.

Il revivait la scène, imaginait que la maison de presse ait fait grève, que le facteur se soit trompé de boîte aux lettres, qu’il n’ait jamais reçu ce journal, qu’il l’ait reçu, mais qu’il n’ait pas lu les faits divers, qu’il les ait lus, mais qu’il se fut montré compatissant pour ce pauvre bougre, il imaginait que son fils n’ait pas éclaté de rire, mais plutôt en sanglots, il se voyait ignorer le rire, se concentrer sur l’ombre dans ses yeux. Il se rendait compte qu’il ne saurait jamais. Comment et pourquoi un naufragé s’arrogeait-il le droit de détruire sa bouée. Il ne saurait jamais. Il vivrait avec. Ou ferait comme Bob. Il se rendit compte que personne ne le regretterait. Tout le monde était parti. Seul au pied de la tombe, il essayait en vain de rembobiner la cassette. Il ne pleurait pas. Ca ne servait à rien.PERE FILS

UN ENFANT, UNE STATISTIQUE

17 Nov

La dame est si jolie qu’elle me fait peur; on dirait que sa peau est fabriquée avec de la lumière, et elle a la même odeur que les fleurs. Elle me montre ses dents d’une étrange façon. Pas comme maman après le passage de la milice, et avant la ronde des charognes. Maman. Je suis fâché d’elle. Les sœurs distribuaient la bouillie, je l’ai tirée  pour qu’elle coure comme les autres en chercher, mais elle n’a pas voulu se lever. Pas même quand je pleurais.  Ni quand je criais. J’ai voulu lécher un bol laissé au sol, un grand m’a poussé, et a pris le bol. J’ai pleuré. Parce que j’avais mal au ventre, et que le grand avait pris le bol, et aussi parce que maman avait les yeux ouverts, mais ne me regardait pas, la bouche ouverte, mais ne me parlait pas. J’ai pleuré parce que les mouches se moquaient de ma maman, et parce que les charognes lui tournaient autour, et parce qu’elle ne se levait pas. Les charognes me font peur, mais pas comme les hommes de la milice. Je n’aime pas jouer avec  les hommes de la milice. Maman me force, elle appelle ça jouer à cache-cache. Je crois que tous les enfants ici connaissent ce jeu, parce que nous courons tous sous les tentes quand leurs voitures s’approchent du camp, et nous ne faisons plus aucun bruit pendant longtemps, même quand nous entendons les gens crier et pleurer dehors. Parfois, je les entends dire qu’ils sont là  pour nettoyer le camp de tous ses chiens. Ils sont bêtes, il n’y a pas de chiens ici, seulement nous. Je n’aime pas les hommes de la milice. Je crois que maman non plus ne les aime pas beaucoup. Je joue quand même à cache-cache, et je gagne toujours. Parce que ceux qui perdent partent très loin, si loin qu’on a beau les chercher, on ne les retrouve jamais. Sœur Cécilia dit qu’ils vont dans un endroit qu’on appelle le paradis. Elle dit que c’est très beau, le paradis, et que là-bas, les enfants comme moi ont droit à plein de choses sucrées et au bonheur. Je ne comprends pas bien ce que ça veut dire, « des choses sucrées », mais je l’aime bien, Sœur Cécilia. Sa peau ressemble à celle de la dame qui sent les fleurs…La dame qui essaie de m’éloigner de maman. Je ne veux pas, je continue à la tirer, je veux qu’elle me porte, je ne peux plus marcher. Sœur Cécilia court vers moi, met une couverture blanche sur maman, me prend dans ses bras, et m’explique qu’elle est allée au Paradis. Elle n’y comprend vraiment rien,  maman ne peut pas être au paradis, ni nulle part ailleurs, puisqu’elle est là ! La dame qui sent les fleurs se met aussi à pleurer. Peut-être qu’elle a faim, elle aussi ? Elle demande à Sœur Cécilia de me poser près de maman, sort une chose bizarre du sac accroché à son cou, place la chose devant ses yeux, et me demande de la regarder sans bouger. Ensuite, elle s’avance vers moi, touche mon visage, caresse mes larmes, touche mes bras, et pleure encore plus fort.  Avec Sœur Cécilia, elles  partent parler à d’autres enfants. Je reste là, à tirer sur le drap blanc qui cache ma  maman. Les mouches s’entassent maintenant sur moi, parce qu’elles ne peuvent plus se poser sur maman, à cause du drap. Pourquoi elle ne répond pas quand je l’appelle ? Je ne pleure plus. Je me couche près d’elle, je voudrais qu’elle me prenne dans ses bras…

Soudain, je me réveille. Autour de moi, tout le monde crie et court dans tous les sens, les autres enfants se cachent sous les tentes. La milice. Je les entends qui arrivent. Je ne bouge pas. Je ne veux pas bouger. Je ne peux pas bouger. Parce que mes jambes refusent. Et parce que Sœur Cécilia dit que c’est très beau, le Paradis.

Citation 16 Nov

« Ce que je veux dire, c’est qu’elle avait des yeux où il faisait si bon vivre que je n’ai jamais su où aller depuis. »

In La Promesse de l’aube, Romain Gary

L’ENTRETIEN

16 Nov

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Le bâillement réprimé à grand-peine depuis 5 minutes m’échappe traîtreusement. J’adresse un sourire désolé à ma jeune interlocutrice. Loin de se laisser démonter, elle continue à m’expliquer avec une conviction désarmante comment elle compte être « un atout majeur dans la conception, l’implémentation et l’optimisation (sic) de la stratégie  globale de notre structure ».

C’est plus de « tion » que je ne peux en supporter. Un peu brusque, je mets un terme à l’entrevue en la remerciant chaudement d’avoir honoré notre rendez-vous.  Je me demande sur quels sites de recrutement pourris ils tirent ces âneries qu’ils débitent tous comme des automates…

Un sourire narquois me flotte aux lèvres…j’en ai vu de toutes les couleurs, depuis ce matin que je mène les entretiens pour le poste vacant aux Achats. Certaines « perles » qui m’auraient amusée dix ans auparavant, m’agacent désormais, et me donnent l’impression fort désagréable de perdre mon temps.

–          Moi : Quelle est votre qualité principale ?

 

–          Le candidat : L’assurance, la confiance en soi, et la sincérité (le tout prononcé d’une voix chevrotante, le regard fuyant, et en se tortillant les mains)

 

–          Moi : Sur une échelle croissante de 1 à 5, comment évalueriez-vous votre niveau en bureautique ?

 

–          Une autre candidate: … (regard ahuri)

 

–          Moi : Quel trait de caractère vous reproche-t-on le plus ?

 

–          Un candidat : Je suis un maniaque du rangement, je hais tout ce qui fait désordre (en promenant un œil menaçant sur la fine couche  de poussière qui recouvre mon bureau… il ne manquerait plus que ça, un psychopathe !)

Bref, je suis bien soulagée que tout ça soit fini. La présélection, je la ferai plus tard, certains se démarquent toujours de la masse, de toutes les façons.

Les yeux fermés, je m’étire avec volupté, en ôtant mes escarpins à talons aiguille. Moment béni où  je peux me laisser aller, et cesser un instant de jouer le rôle _ très grisant_ de DRH.  Moment court aussi, puisque la sonnerie du téléphone vient me rappeler au devoir. Ma secrétaire m’annonce un dernier candidat. Désagréablement surprise, j’hésite quelques secondes avant de lui ordonner d’une voix cassante de le faire entrer.

Dès qu’il franchit le seuil de mon bureau, je le jauge rapidement : Taille moyenne, mine avenante, regard franc, démarche assurée, costume élégant, fragrance musquée. Test d’apparence concluant. Avec une froide amabilité, je l’invite d’un geste à prendre place.

–          Merci, répond-il en s’installant dans le siège en cuir en face de moi.

Il se donne un mal fou pour paraître sûr de lui, mais mon œil averti détecte  le tremblement nerveux de ses doigts. Je décide de lâcher un peu du lest et d’arborer une expression moins sévère:

–          Anxieux ?

–          Un peu…, répond-il, tandis qu’un sourire lui dessine de délicieuses fossettes aux commissures des lèvres.

Bon point, il est franc, j’aime la franchise. J’enchaîne, plus conciliante:

–          Il ne faut pas, vous savez. Plus vous serez détendu, mieux ça ira.

Il hoche la tête, et m’adresse un regard reconnaissant. Au bout de 30 minutes de discussion sur son parcours, son expérience, sa personnalité, et surtout, d’observation des 1000 autres choses que les gestes révèlent à l’insu du cerveau, je sais que c’est lui, ma perle rare ; et  mon intuition de chasseuse de tête me trompe rarement. Il lui reste une dernière condition à remplir.

                                                                           ***

Un échec, un de plus. Je ne sais même plus combien d’entretiens j’ai eu ces six derniers mois ; ca fait longtemps que je ne compte plus. J’essaie de me convaincre, de convaincre les autres que tout ça me blase désormais, me glisse sur la peau. Faux. Chaque nouvel échec me rend amer, fébrile, me fait perdre pied, m’ôte un peu de ma confiance. Enfle la boule au creux de mon ventre. Planté là comme un imbécile, accablé par ce nouveau raté, j’aimerais remonter le temps, annuler  l’heure infernale que je viens de vivre,  pourquoi la vie n’aurait pas une fonction « Ctrl Z » comme dans Word ? A presque 30 ans, je devrais être à l’heure d’un premier bilan de carrière, que nenni ! Je suis une sorte de Tommy Lapoasse, un éternel looser. Mon père affirme que  c’est ce pessimisme qui est à la base de mes malheurs, qu’il suffise que « je le veuille très fort » pour décrocher enfin le job de mes rêves…conneries pseudo-psychologisantes.

Pourtant, tout à l’heure, lorsque la jolie réceptionniste m’a indiqué le bureau de la DRH, j’ai eu comme un pressentiment, presqu’une certitude, que cette fois, j’obtiendrais le précieux sésame.

En croisant dans le couloir des employés affairés ou se donnant un mal fou pour le paraître, je leur ai presque souri avec complicité ; après tout, j’étais sur le point de quitter le camp des chômeurs pour le leur. Mentalement, j’ai fait une petite prière avant de frapper à la porte 126, et de pousser la porte.

La femme s’est levée pour m’accueillir. La quarantaine rayonnante, sourire presque carnassier, poignée ferme, voix grave. Une femme de pouvoir. J’ai fait de mon mieux pour donner le change. En vain.

–          Anxieux ?

Pris de court, j’ai acquiescé. Elle s’est adoucie, m’a invité à me relaxer. Motivé, j’ai décidé d’oublier pour une fois les Tips d’Educarrière et d’Atoo, et de jouer mon va-tout. Au bout de 30 minutes de discussion à bâtons rompus, j’ai commencé à rendre grâce intérieurement. Je le sentais ; cette fois, je tenais le bon bout. Convaincu de faire un énième rêve, je l’ai entendu parler de 700 000Frs Net de salaire, d’un véhicule de fonction et d’ « avantages divers ». C’était trop, je voulais me réveiller…J’ai été malheureusement exaucé : je ne sais par quelle transition elle est passée du « vous » distant au « tu » lascif, toujours est-il que mon cœur s’est mis à cogner comme un fou quand elle a contourné son bureau, et est venue s’assoir sur le rebord de la table, juste en face de moi.

–          Tu me plais…

Non. Elle ne pouvait pas me faire ça. J’ai levé vers elle un regard implorant, prêt à la supplier de cesser ce qu’elle était sur le point de commencer. Plantant ses yeux dans les miens, elle a susurré :

–          Voyons-nous ce soir, dans un endroit discret et très agréable, et demain…eh bien, demain, tu commences. Et…disons que, bah, on oubliera tous les 2 cette petite incartade.

Une soirée avec une femme terriblement séduisante, rien qu’une soirée, qu’est-ce-que ça pouvait bien faire ? Et puis ce n’était pas vraiment un péché…si, bien sûr que c’était un péché. Mais alors, un tout petit ? En plus, il y avait tout de  même 700 000Frs en jeu…moi qui ne me rappelais même pas la dernière fois que j’avais eu entre les mains un billet de 10. 000Frs… Au diable les scrupules ! En plus, j’aurais largement le temps de me repentir ensuite.  C’est à ce stade précis de mes pensées que le verset médité dans la matinée m’est apparu comme un flash :

« Que servirait-il à un homme de gagner le monde entier s’il venait à perdre son âme ? »

Agacé, j’ai mentalement objecté que David avait bien succombé, lui, aux charmes de Bethsabée, et qu’il avait quand même été pardonné. Mon esprit a opposé à ma mauvaise foi l’image de Joseph résistant à la femme de Potiphar. J’ai alors rendu les armes, mes épaules se sont affaissées, j’ai soutenu le regard de la DRH, et ai répondu, le plus fermement possible :

–          Non, Madame. J’ai désespérément besoin d’un travail, mais pas à ce prix

Elle m’a fixé un instant avec une lueur étrange dans le regard, puis a regagné son bureau, en lâchant, sèche et laconique :

–          Très bien

Comme dans un bal costumé, elle a instantanément enfilé à nouveau son masque de DRH. Depuis 05 minutes, elle pianote furieusement sur son clavier, sans plus m’accorder son attention. Moi, cloué dans mon siège comme un idiot, j’attends qu’elle daigne me congédier.

                                                             ***

–          Non, Madame. J’ai désespérément besoin d’un travail, mais pas à ce prix

Je l’observe quelques secondes, puis je retourne à mon siège. Test de probité réussi. Il ne le sait pas encore, mais il signe chez nous aujourd’hui même comme Directeur adjoint des Achats.

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